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Photographes freelances contre le Wall Street Journal : la fronde qui pose la question de la propriété des images
650 photographes freelances refusent de signer le nouveau contrat du Wall Street Journal, qui transférerait la propriété de leurs images au journal.

L’essentiel
Plus de 650 photographes freelances refusent de signer le nouveau contrat du Wall Street Journal, qui transformerait leurs images en « work made for hire » : la propriété intellectuelle passerait au journal, avec possibilité de sous-licencier les photos sans restriction. Le contrat ne mentionne pas l’intelligence artificielle, mais les accords de licence signés par News Corp avec OpenAI (2024) puis Meta (2026) nourrissent la crainte de voir ces archives alimenter l’entraînement des modèles. Le collectif Your Visual Colleagues, qui porte le mouvement, le décrit comme la mobilisation la plus proche d’un syndicat que le photojournalisme américain ait connue.
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Un contrat « work for hire » qui change la donne
L’affaire a été révélée par la Columbia Journalism Review le 8 juillet 2026, sous la plume de la photographe documentaire Daniella Zalcman, puis reprise par PetaPixel deux jours plus tard. Le Wall Street Journal demande à ses photographes indépendants de signer un nouveau contrat type dont la clause centrale est le « work made for hire » : le travail commandé appartient au commanditaire, comme s’il avait été produit par un salarié.
Concrètement, le photographe perd la propriété de ses images. Il ne peut plus les relicencier lui-même, les vendre à un magazine, les exposer commercialement ou les intégrer à un livre sans l’accord du journal. Historiquement, les grands titres de presse américains fonctionnaient à l’inverse : le freelance gardait son droit d’auteur et accordait une licence de publication. Les organisations professionnelles rappellent que le « work for hire » était jusqu’ici réservé à la commande commerciale, bien mieux payée.
Selon la CJR, le journal a consenti quelques contreparties : tarifs journaliers revalorisés, copyright conjoint sur certains travaux, exclusivité ramenée à dix jours. Insuffisant pour les signataires de la protestation, qui pointent un déséquilibre de fond. Brian Frank, collaborateur régulier depuis 2008, qualifie le contrat de « completely insane » dans les colonnes de la CJR.
650 signataires : une mobilisation inédite
La pétition lancée par le collectif Your Visual Colleagues, formé par des freelances réguliers du journal, a réuni plus de 650 photographes. Le collectif décrit son mouvement comme « la chose la plus proche d’un syndicat » que le photojournalisme américain ait connue, rapporte la radio publique d’Arizona AZPM.
Le mouvement a un coût pour ceux qui le portent. Cassidy Araiza, photographe à Tucson et contributeur du journal depuis une dizaine d’années, explique avoir perdu environ la moitié de ses revenus liés au WSJ en refusant les nouvelles conditions. Le 14 juillet, une vingtaine de freelances d’Arizona, dont Araiza et Jesse Rieser (Phoenix), ont publiquement rejoint la fronde.
La National Press Photographers Association (NPPA) et l’American Society of Media Photographers (ASMP) soutiennent la démarche. L’ASMP demande que les photographes soient consultés et rémunérés quand leur travail rejoint une bibliothèque d’entraînement d’IA, et estime que le « work made for hire » devrait rester un dernier recours plutôt qu’une entrée en matière. Le journal n’avait pas réagi publiquement à la date du 17 juillet.
L’ombre de l’IA : les accords News Corp
Si le contrat ne prononce jamais le mot « intelligence artificielle », c’est précisément ce silence qui inquiète. La clause de sous-licence sans restriction permettrait au journal de céder les images à des tiers, y compris des entreprises d’IA, sans consulter ni rémunérer leurs auteurs.
Le contexte pèse lourd. News Corp, maison mère du journal, a signé en mai 2024 un accord de licence avec OpenAI, valorisé selon la presse américaine à environ 250 millions de dollars sur cinq ans. En mars 2026, un second accord aurait été conclu avec Meta, autour de 50 millions de dollars par an, selon les informations de Yahoo Finance. Les archives photo d’un titre comme le WSJ constituent un corpus d’entraînement de grande valeur : des millions d’images légendées, datées, vérifiées.
Cette tension entre créateurs et exploitants de données traverse toute la photographie en 2026. Notre panorama de l’IA en photographie en dresse la carte, et l’affaire du faux « Moonrise » d’Ansel Adams généré par IA a montré ce que deviennent les œuvres une fois absorbées par les modèles. Les concours s’adaptent aussi : le World Press Photo 2026 impose les fichiers RAW, et les Hasselblad Masters ont disqualifié un finaliste pour usage d’IA cette année.
Ce que ça dit du métier, vu de France
Le « work made for hire » est une notion du droit américain. En France, le droit moral de l’auteur est inaliénable et la cession des droits patrimoniaux doit être délimitée dans son étendue et sa durée. Un transfert total et automatique du type de celui que propose le WSJ n’aurait pas d’équivalent direct dans un contrat français.
Le rapport de force, lui, est universel. À l’ère où les archives valent autant que les commandes, chaque photographe, du pigiste au portraitiste de mariage, a intérêt à lire ce que ses contrats disent de la réutilisation de ses images, et à qui elles pourront être cédées. Le New York Times, cité en contre-exemple par les protestataires, pratique un copyright conjoint : le journal réutilise librement dans son écosystème, mais la revente à des tiers passe par l’auteur, qui touche une part des revenus.
L’issue de la fronde donnera le ton. Si le WSJ maintient son contrat malgré 650 refus, les autres titres pourraient suivre. S’il recule, le photojournalisme américain aura montré qu’une mobilisation collective peut encore peser.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un contrat « work made for hire » ?
C’est une notion du droit d’auteur américain : l’œuvre commandée appartient dès sa création au commanditaire, comme si elle avait été produite par un salarié. Le photographe ne peut plus relicencier, revendre ni réutiliser commercialement ses images sans l’accord du propriétaire.
Pourquoi les photographes lient-ils ce contrat à l’IA ?
Le contrat ne mentionne pas l’IA, mais il autorise le journal à sous-licencier les images sans restriction ni consultation. News Corp a déjà signé des accords de licence de contenus avec OpenAI en 2024 et, selon la presse américaine, avec Meta en 2026. Les photographes craignent que leurs archives alimentent l’entraînement des modèles sans compensation.
Combien de photographes ont rejoint la protestation ?
Plus de 650 photographes freelances ont signé la pétition du collectif Your Visual Colleagues, selon la Columbia Journalism Review et PetaPixel. Une vingtaine de freelances d’Arizona ont rejoint publiquement le mouvement le 14 juillet 2026.
Un tel contrat serait-il possible en France ?
Pas sous cette forme. Le droit français ne connaît pas le « work made for hire » : le droit moral de l’auteur est inaliénable et la cession des droits patrimoniaux doit être précisément délimitée dans le contrat. Les clauses de cession globale y sont encadrées beaucoup plus strictement.
Le Wall Street Journal a-t-il répondu ?
Au 17 juillet 2026, ni le journal ni sa maison mère Dow Jones n’avaient publié de réponse aux protestations. Selon la CJR, le journal a toutefois consenti des aménagements : tarifs revalorisés, copyright conjoint sur certains sujets et exclusivité réduite à dix jours.
Sources : Columbia Journalism Review — enquête de Daniella Zalcman (8 juillet 2026), PetaPixel (10 juillet 2026), AZPM — les freelances d’Arizona rejoignent la fronde (14 juillet 2026), Variety — accord News Corp × OpenAI (mai 2024).


